On repose le pied sur le sol nippon le dimanche 3 avril, et au travail le lendemain.
Par rapport au black out et restrictions d'électricité, le centre de Tokyo est épargné ; rentrés après 3 semaines d'absence, on peut constater que notre frigo est toujours resté branché pendant la période.
Des mesures de restrictions ont été mises en place, et vu la quantité habituellement utilisée, on ne peut pas penser que c'est une mauvaise idée.
Au final, cela reste très limité et ne gêne absolument pas la vie quotidienne.
Par exemple, dans le métro, les éclairages sont un peu restreints par rapport à la normale, notamment tous les panneaux publicitaires, et en dehors des heures de pointe les escalators sont à l'arrêt (il reste les ascenseurs par contre). Dans les rues, les panneaux lumineux sont en grande partie éteints, mais quelques irréductibles éclairent encore. Au bureau, deux ascenseurs sur trois fonctionnent, le troisième est à l'arrêt.
Mais le pire n'est pas derrière, car la consommation d'électricité est basse en avril-mai, augmente en juin, et fait un pic en juillet et août. Il est à peu près sûr qu'il y aura des black-out importants en juillet-août, car la production désormais disponible pour Tokyo est largement inférieure (20%) même au minimum de consommation des 20 derniers étés. Mais le Japon est bien organisé, donc cela devrait se passer de manière relativement supportable ; le sommeil sera juste un peu plus difficile sans air conditionné, et a priori cela ne concernera que 2011.
La situation restera difficile pour les industries pour encore plusieurs mois, et c'est impressionnant de voir l'impact que cela a sur les fabricants électroniques et automobiles du monde entier !
Quant à l'approvisionnement, dans les magasins quelques produits sont introuvables, mais cela concerne plutôt certaines marques que des branches complètes de produits, par exemple ma marque favorite de jus de fruit est disponible, mais pas dans tous les contenants (dispo en 500mL ou 1L, mais plus en 250mL). Certaines marques de thé sont manquantes, mais d'autres ont l'air indemnes, peut-être cela dépend-il de la localisation des usines produisant tel produit ou telle marque. Au final, le seul item rationné est l'eau en bouteille : on ne peut pas acheter plus de 3 petites bouteilles ou plus d'une bouteille par personne à chaque fois. Quant aux grandes bouteilles (2L et plus), elles sont réservées aux familles avec petit enfant.
Au fur et à mesure que les semaines passent, les produits réapparaissent, et dans les supermarchés l'eau en bouteille d'1.5L redevient en vente libre.
Globalement, le plus difficile est de vivre au quotidien les répliques de tremblement de terre, qui se poursuivent. A Tokyo, on sent en moyenne un séisme moyen (genre force 3-4) par jour. Les petits séismes (ceux que l'on sent seulement si l'on est assis ou allongé) sont, eux, innombrables.
Par rapport à cet état de fait, deux possibilités : une habituation progressive, qui fait que l'on ne s'en préoccupe plus, ce qui peut éventuellement être dangereux si l'on n'est plus attentif, ou à l'opposé une sorte d'allergie, de réaction de ras-le-bol face à l'accumulation (la fameuse goutte qui tend à faire déborder le vase). En ce qui me concerne, c'est plutôt la seconde option : j'ai développé un mal des séismes, similaire au mal de mer : à la moindre occasion (vent, personne qui marche, ...), je me tends, croyant sentir des tremblement de terre. Du coup, au bout de quelques jours, j'ai trouvé un truc : quand le fil pour descendre les stores oscille, c'est un séisme, sinon c'est le vent ou les vibrations des gens qui passent.
Autre différence, le nombre d'étrangers dans les rues a fondu comme neige au soleil ; notamment la première semaine, le nombre de gaijin que j'ai croisés se compte sur une main. A partir de la mi-avril, les touristes reviennent peu à peu, mais en faible nombre. On se sent encore plus isolés qu'à l'habitude, surtout que quelques jours auparavant, les ambassades continuaient à proposer des vols de retour spéciaux...
Par rapport au nucléaire, on prend quelques précautions de base : on ne boit plus d'eau du robinet, on évite les épinards, et on prend un parapluie quand il pleut.
Des connaissances vont beaucoup plus loin : aucun fruit ni légume, ... Mais bon, cela me paraît un peu excessif, donc j'ai appris à lire les noms des préfectures en japonais, et j'évite les 5-6 autour de Fukushima. Je privilégie aussi les fruits et légumes non produits au Japon, ou produits plutôt dans le grand sud (tomates, avocat, ...)
Globalement, la vie est à peu près normale, bien qu'un peu bizarre dans le fait que au final, on ne sait pas vraiment ce que l'on risque à vivre ici. A vue d'oeil, cela semble ok, mais l'intuition n'est pas vraiment un indicateur fiable.
Notre quotiden est donc très peu affecté, mais l'ambiance, l'atmosphère ont changé. Selon les moments, on croit revivre notre vie d'avant, très agréable, mais à d'autres on se replonge dans les menaces, invisibles, pesant sur Tokyo, et la sérénité s'envole, pour revenir un peu plus tard.
La vie étant maintenant quasi-normale à Tokyo, c'est ainsi que se clôt ma série d'articles sur le 11 mars 2011. J'ai tenté de décrire cet événement d'un point de vue personnel, nécessairement biaisé et incomplet, mais je m'en excuse :)
Tes articles sur la situation générale et votre état d'esprit en particulier sont vraiment excellents. ça répond à pas mal de questions que je me posais sur la manière dont vous aviez vécu tout ça, mais que je ne vous avais pas posées (trop occupé à brailler dans le micro "fais des corrupteurs" "on attaque la b3" "je t'avais dit de faire des corrupteurs, pff").
RépondreSupprimerAussi, je ne sais pas combien de temps tu passes par semaine à écrire, mais soit tu es très efficace, soit tu aimes vraiment écrire pendant des heures (plus probablement les deux). Merci pour tout ça en out cas!
Je continue sur les articles suivants...
Jim
ps : le bidule OpenID marche pas, je post en anonyme