2011-09-02

Lundi 14 Mars, Tokyo

Ce matin, c'est le début d'un jour particulier : nous partons de Tokyo.

Ce n'est pas anodin, car bien que l'on ne soit pas japonais, nous y habitons depuis 3 ans, et nous y apprécions la vie.

Aurélien décide de ne pas aller au bureau ce matin, car il n'a pas besoin d'y retourner avant le départ pour mettre en ordre ou clôturer ses sujets en cours, et qu'il préfère éviter de remonter au 26ième étage, les souvenirs du balancement impressionnant de la tour étant encore frais en mémoire.

Quant à moi, je dois aller à l'hôpital pour vérifier l'état de mon poignet (cassé fin janvier) et voir si on peut m'enlever l'attelle.

Je sors pour rejoindre la station de métro, et constate que les salary-men (et women) japonais sont présents, retournant normalement à leurs postes.

Je suis tout de même rassurée de n'avoir qu'une station de métro à parcourir, car un long trajet serait plus dangereux si le Big One venait à frapper.

Le Big One, c'est un très gros tremblement de terre qui est attendu sur Tokyo et qui risque de faire des dégâts. Il est attendu depuis environ 10 ans, car un gros séisme touche la zone de Tokyo environ tous les 100 ans (d'après les vieux et très vieux écrits conservés dans les monastères), et que le dernier date de 1923.

Les tremblements de terre qui se succèdent depuis vendredi sont localisés sur la jonction entre la plaque Pacifique et la plaque Nord-Américaine, sur la côte nord-est du Japon. Ces plaques créent des tremblements de terre lors du glissement de la plaque Pacifique sous l'autre, mais normalement d'amplitude "limitée" (environ 7, ce qui reste incomparablement plus fort que ce l'on a vécu à Tokyo le 11 mars), car la plaque Pacifique se crée au milieu de l'océan, et au fur et à mesure qu'elle s'éloigne de la dorsale, qu'elle "vieillit", elle se charge en sédiments et devient de plus en plus lourde, ce qui fait qu'elle glisse assez bien sous la plaque Nord-Américaine.

C'est pourquoi tous les scientifiques sont totalement surpris par le tremblement de terre du 11 mars, d'amplitude 9 soit bien au-delà de tout ce qu'ils envisageaient. C'est également une raison pour laquelle la centrale de Fukushima (et les autres de la région) sont dimensionnées pour des séismes allant "seulement" jusqu'à 8, et des tsunami allant "seulement" jusqu'à 4 mètres de hauteur. L'ampleur de la catastrophe est complètement au-delà des anticipations : un séisme de force 9 causant un tsunami de 14 mètres par endroits est juste inattendu (c'est un "black swan" de Nassim Taleb).

Le tremblement de terre du 11 mars a été si énorme que, d'après les news, une faille a été créée sur 500km, du nord de Honshu jusque vers Tokyo, à la jonction de ces deux plaques.

Les tremblements de terre sur cette faille ne sont pas vraiment dangereux pour Tokyo (a priori, mais sait-on jamais on n'est pas à l'abri d'un deuxième black swan).

En revanche, tous ces séismes et les ondes qu'ils envoient impactent également les autres plaques, et notamment les deux autres principales du Japon : la plaque des Philippines et celle Eurasiatique.

Contrairement à la plaque Pacifique, la plaque Philippine est jeune quand elle se heurte à la plaque Eurasiatique, elle n'est donc pas très lourde et coulisse mal (s'enfonce mal) sous celle-ci. Ce qui en fait un territoire fertile pour de très gros tremblement de terre. Comme Tokyo se trouve à peu de distance de la zone de colision, de temps en temps elle est touchée par un gros séisme. Il me semble que le séisme de Kobe de 1995 était également dû à ces deux plaques.

La question est donc : le tremblement de terre a-t-il rendu plus probable un Big One imminent ?

Depuis le 11 mars, seul un séisme (4), samedi matin, est d'origine des plaques dangereuses pour Tokyo.

Bref, lundi matin, me voilà à l'hôpital pour checker mon poignet, et tout se passe normalement, si ce n'est qu'il y a un peu moins de monde que d'ordinaire (pas les médecins, les patients), sans doute parce que certaines lignes de train fonctionnent encore avec un service limité (le métro en revanche est à 100%).

Je rentre sur l'appartement, et dans Takeshita street, une fois sortie de la gare, je reçois un coup de fil d'Aurélien, qui me demande si tout va bien ; un peu étonnée, je lui demande pourquoi, et il s'avère qu'il y a eu une bonne réplique (elle a été très bien sentie par tout le monde, et notamment par quelqu'un qui était à l'aéroport de Narita à ce moment-là et qui a cru que tous les vols allaient de nouveau être suspendus et qu'il n'allait pas pouvoir partir), que je n'ai absolument pas sentie, sans doute parce que j'étais dans le train en mouvement.

Puis, en attendant de partir, on fait notre sac en restant connectés sur NHK-world.

Notamment, un fait est étonnant : il avait été fait mention que, comme une grande partie des centrales nucléaires approvisionnant Tokyo en électricité sont à l'arrêt depuis le 11 mars, il allait falloir organiser des black-out (coupures de courant) rotatives, de 3 heures par quartier. Or, a priori les consommations d'électricité depuis que cette annonce a été faite ont été très significativement diminuées, ce qui fait que le black out devrait finalement être très limité !

Encore une preuve de l'esprit de groupe des japonais !

(et du fait qu'une somme de petites choses peut avoir de grandes conséquences, grand soucis des petits gestes quotidiens de l'écologie...)

Au niveau des tremblements de terre, Aurélien et moi avons la chance d'habiter dans un appartement très neuf et bien bâti dans lequel on est en confiance. Ce n'est pas le cas de tous les bâtiments : on connaît un couple qui a fui son logement le 11 mars, ne s'y sentant pas du tout en sécurité. En effet, ils n'y ont pas vécu les deux gros tremblements du 11, mais l'immeuble était suffisamment vieux et bougeant beaucoup lors des petites répliques pour les dissuader d'y rester.

A l'aéroport de Haneda, surprenamment très peu de monde : les couloirs sont quasiment déserts. Moi qui m'attendait à un fourmillement et à une certaine excitation stressée !

A priori, cela serait notamment dû à tous les déplacements intérieurs au Japon, qui sont annulés soit par les boîtes soit par les individus pour rester sur place et se montrer solidaires (tout l'inverse de l'instinct d'éloignement).

A posteriori, on apprendra même que certaines compagnies ont demandé (exigé) à leurs employés qui avaient prévu des vacances de les annuler, toujours pour être fidèle au poste, montrer sa solidarité avec les autres collègues qui doivent aller au bureau, etc. Là, c'est un peu too much à mon avis : ils auraient mieux fait au contraire de demander aux autres employés de prendre des vacances, notamment celles qu'ils ont accumulées et jamais prises sur des années et des années...

Dans notre vol se trouvent beaucoup de français qui vont travailler à Hong-Kong pour deux - trois semaines le temps que le niveau d'incertitude baisse un peu.

Je suis assez marquée par les tremblement de terre incessants pour avoir l'impression qu'il y en a toutes les deux minutes, jusqu'à ce que je me rende compte qu'il s'agit en fait des ondes provquées par les décollages des avions :)

Mais juste avant de partir, résonne soudain une sirène : un tremblement de terre est imminent. Effectivement, on le sent quelques secondes plus tard, assez faible.

Ce système de détection fonctionne lorsque l'épicentre est suffisamment loin pour que le signal d'alerte se propage plus rapidement que l'onde du séisme. Du coup, beaucoup de japonais ont une telle alerte qui se déclenche sur leur téléphone portable ! Un collègue m'a raconté que lors d'une grosse réplique (à notre retour, en avril), il était dans le train suspendu en hauteur en train de traverser le fleuve quand soudain tous les téléphones se sont mis à sonner l'alerte ; c'était assez flippant : dans un train, en hauteur, à plusieurs mètres au dessus du fleuve... pas moyen de faire quoi que ce soit ! Bien sûr; il n'y a pas eu de panique, mais je n'aurais pas aimé être à sa place...

Similairement, au bureau où Aurélien travaille il y a un tel système d'alertes. Du coup, il entend souvent :

" an earthquake is expected in 15 seconds" puis :

"an earthquake is expected now !"

Flippant... surtout que la taille du séisme est inconnue à ce moment-là, même si a priori il est suffisamment faible pour pouvoir être annoncé à l'avance.

A mon bureau, rien de tel. En revanche, l'entreprise où je travaille a mis en place un système informatique qui après chaque séisme de niveau 5 ou supérieur nous envoie automatiquement un email (ou un sms ou les deux, au choix), qui nous redirige vers un site d'urgence où on doit spécifier si on est sain sauf (ou blessé légèrement ou gravement), si notre famille est saine et sauve (ou blessée légèrement ou gravement) et si notre logement est détruit, partiellement détruit ou intact. On a aussi un espace de commentaires.

On est également dans la liste des résidents au Japon de l'ambassade de France, aussi le samedi 12 mars a-t-on reçu un email du responsable de notre "îlôt" (division du Japon en zones de responsabilités, s'adaptant vraisemblablement à la densité française) pour l'informer de notre situation.

Finalement, à 20h nous débarquons à Hong-Kong pour une durée indéterminée, avec quelques affaires (une semaine de fringues pour Aurélien, 10 jours pour moi) et notre ordinateur. On ira loger à l'hôtel prévu par la boîte d'Aurélien, et nous irons chacun de notre côté travailler dans les bureaux hong-kongais de nos entreprises respectives.

Au final, on est plutôt chanceux de pouvoir ainsi rester ensemble dans de bonnes conditions et de pouvoir travailler sans problème de l'étranger (et de ne pas avoir à poser de jours de vacances, les gardant ainsi pour de vraies vacances d'été).

Pour autant, la mauvaise conscience de partir du Japon un peu lâchement ne nous épargne pas.

Elle est partiellement, malgré tout, tempérée par le fait que si une centrale nucléaire partait hors de contrôle ailleurs, les ressortissants japonais seraient confrontés au même dilemme, et peut-être auraient le même comportement. Maigre consolation putative...

En tous cas, nous sommes beaucoup plus sereins à Hong-Kong, et on va enfin pouvoir se décontracter un peu.

Du point de vue de notre travail, c'est bien mieux également, car pas sûr qu'on aurait été très concentrés à Tokyo...

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