Environ 3h moins le quart, un tremblement de terre commence, d'abord petit, qui ne nous inquiète pas car on est habitués, mais qui dure, dure, et augmente en intensité ; l'immeuble commence à tanguer, de plus en plus, comme si l'on était sur un bateau, et des grincements commencent, ceux de l'armature du bâtiment, et tout ce bruit, ce tanguage, continuent durant un temps fou...
Après environ 30 secondes où on reste en observation, on se réfugie sous les bureaux, et on serre notre sac de survie contre nous au cas où, car le séisme continue encore, et augmente en intensité, on commence vraiment à prendre peur, mais on ne peut rien faire, donc pas de panique non plus.
Heureusement, notre bâtiment est relativement neuf (environ 10 ans), donc on se rassure : il doit bien résister aux séismes. De plus, tous nos bureaux sont aménagés de sorte que pas grand chose ne risque de nous tomber dessus (rien à voir avec les images vues à la télé) : toutes les armoires sont intégrées aux murs, dans des couloirs spécifiques à cet usage. Au final, seul un ou deux écrans d'ordinateur et de tour d'ordinateurs se seront renversés.
Notre sac de survie, fournit par l'entreprise à tout employé et qui doit être à portée de main sous le bureau, a un effet rassurant car c'est une mine d'or d'objets utiles qui permettent de tenir le temps qu'il faut en cas de coinçage sous un bâtiment effondré : un casque pour la tête, un sifflet (pour avertir d'éventuels secours), un radio qui se remonte à main sur le canal d'urgence, une bouteille d'eau, une conserve de fruits secs, une couverture de survie, une recharge à main pour téléphones portables, un imper, un masque, une lampe de poche qui se remonte à la main, etc. etc.
Durant le séisme, les employés ont eu diverses réactions :
- Les employés responsables de la sécurité (au moins un dans chaque open space) parcourent les couloirs d'un pas mal assuré pour ouvrir en grand toutes les portes. En effet, en cas de gros tremblement de terre, il arrive que les montants de portes se courbent un peu et qu'il ne soit plus possible d'ouvrir les portes, donc une première précaution est de les bloquer en station ouverte.
- Certains sont tout de suite descendus pour sortir de l'immeuble (ce qui a pris pas mal de temps, car 9 étages à descendre à pieds)
- Certains se sont réfugiés sous les bureaux
- Certains ont mis leur casque de protection et ont déambulé dans les bureaux
- Certains se sont marrés, se sont approchés des grandes fenêtres, et avec leur téléphone portable se sont mis à filmer les rues en contrebas se remplissant de monde, ainsi qu'une grande tour en construction que l'on voyait osciller, et notamment les grues qui se trouvaient à son sommet
Une fois le séisme terminé, je me suis tout de suite connectée au site de l'agence japonaise météorologique et géologique qui suit notamment les séismes. Après 5 minutes, il s'avère que c'est un très gros séisme au niveau de Sendai, à 300km au nord de Tokyo. Ouf, soulagement, ce séisme n'est pas annonciateur du Big One qui est attendu à Tokyo et qui risque de détruire la mégalopole.
Après ce soulagement, l'incrédulité : pour sentir aussi fort un séisme aussi lointain, il a dû être absolument énorme ! A Sendai, les gens vraisemblablement ne pouvaient plus tenir debout. On est encore un peu sous le choc, tremblant malgré la joie que ce soit terminé pour l'instant. Pour tous mes collègues japonais, c'est le plus fort séisme qu'ils aient vécu de leur vie.
Je me renseigne : maintenant que le séisme est terminé, que vaut-il mieux faire : sortir dans la rue, ou rester à l'intérieur ? Les avis sont partagés : certains disent qu'il vaut mieux rester à l'intérieur car le bâtiment résiste, et dans la rue on risque de se prendre des objets qui volent, mais d'autres sortent. Puis vient le temps des nouvelles : une collègue appelle sa famille pour leur dire que tout va bien, mais après quelques minutes, le réseau mobile est saturé. Par contre, le réseau fixe et internet sont intacts, donc Aurélien et moi pouvons nous rassurer mutuellement.
Je me remets au travail, car j'ai des choses à terminer avant de rentrer ce soir en week-end, mais mes mains tremblent un peu et j'alterne entre travail et news sur internet. Je suis très étonnée de la rapidité des informations : dix minutes après, un article sur Le Monde, et sur pleins d'autres journaux !
Très étonnée également, car à 15h05, soit à peine 20 minutes après le séisme, je reçois un email de mes parents qui me demandent des nouvelles : la news a fait le tour du monde en un clin d'oeil, et était au menu des infos à 7h du matin en France.
15h15 environ : nouveau séisme, quoique un peu plus faible que le précédent, il est également très flippant : ça grince, ça tangue, pendant un temps qui semble interminable mais qui se termine néanmoins.
A partir ce moment jusqu'à 18h environ, la terre va trembler très régulièrement et le bâtiment va se remettre à couiner et à tanguer, mais de façon plus modérée. En trois-quatre heures, j'aurai vécu plus de séismes qu'en mes trois années au Japon.
La télévision a été allumée vers 15h dans l'une des salles de réunion de notre étage, et des images incroyables passent devant nos yeux : celles du tsunami. On voit en direct la montée des eaux, des gens en voiture qui n'arriveront pas à s'échapper, des gens qui sur le toit de bâtiment élevés filment leurs rues sous 3 bons mètres d'eau. Bien que non japonaise, cela fend le coeur de voir ces images du pays où j'habite, si moderne et si bien organisé, et pourtant assez dépourvu face à un phénomène de cette ampleur.
Dépourvu, mais bien préparé : dans tout autre pays, le bilan humain aurait été bien plus gigantesque. A titre d'exemple, Sendai a vécu le tremblement de terre de force 8 environ (force 9.0 à l'épicentre dans l'océan), et cette ville de plus d'un million d'habitants compte très peu de victimes du tremblement de terre lui-même. L'immense majorité des décès vient des villes côtières et proches de la côte où les habitants ont parfois eu moins de quinze minutes pour se remettre du séisme puissant qui les a secoués et chercher à se réfugier sur les parties hautes. De plus, le tsunami a été de plus de 10 mètres à certains endroits, ce qui fait que le dernier étage des habitations ne suffisait pas. A titre de comparaison, le tsunami de 2004 ou 2005 en Asie culmina à 2 mètres... Enfin, le tremblement de terre a parfois coupé l'électricité qui aurait permis aux sirènes et hauts-parleurs d'avertir les habitants.
Toujours en travaillant, j'entends les news qui s'égrènent : tous les trains, les métros, sont arrêtés jusqu'à nouvel ordre, les autoroutes sont fermées (elles sont en hauteur dans la ville), ceux qui habitent très loin peuvent partir tout de suite ou rester au bureau pour la nuit en attendant la réouverture du système de transport, le BCP de la compagnie sera peut-être activé (business continuity plan), une centrale nucléaire a été touchée par le séisme et pour l'instant pas de problème mais le gouvernement se penche sur la question, un vieux hall de Tokyo a son toit qui s'est écroulé, un bâtiment d'Odaiba est en flammes, etc.
Vers 18h30, je pars du bureau avec une collègue, et en prévision de possibles difficultés d'approvisionnement pour les jours suivants (si les autoroutes restent fermées) on passe d'abord au combini. Là, c'est pour moi la première vision d'un monde différent : il y a une queue énorme ! Le fait qu'il y ait une queue au combini est quelque chose d'inhabituel. En général, dès qu'il y a plus de deux personnes dans la file d'attente, un employé en train de réachalander les étagères se précipite en courant pour ouvrir une caisse supplémentaire.
Les rayons frais sont quasi vides, en revanche il reste les produits secs (gateaux, cup noodle, biscuits,...) On croise certains collègues qui sont venus acheter leur dîner et leur petit déjeuner du lendemain car ils habitent trop loin pour y retourner sans transport public. D'autres collègues sont partis dès 16h car ils avaient devant eux plus de 3h à pied pour rentrer chez eux.D'autres collègues sont allés boire à l'izakaya histoire de passer la nuit et d'oublier le tout.
Puis je rentre à pieds. J'ai la chance d'habiter à une station de métro du boulot, ce qui correspond à environ 30 minutes à pieds (les stations sont plus espacées qu'à Paris), mais ce soir-là j'ai mis beaucoup plus de temps : entre 45 minutes et 1h ! Quant à Aurélien, il a mis deux bonnes heures à rentrer à pieds du travail.
La raison : un monde fou dans les rues ; les trottoirs sont littéralement noirs de monde, les carrefours sont blindés (on se croirait au carrefour de Shibuya un vendredi soir), les passages piéton submergés, les files d'attente pour les bus (seul moyen de transport public disponible) longues de plusieurs dizaines de mètres. Le tout très ordonné, aucune panique, les flux se rencontrent et bougent lentement, mais sans autre perturbation.
En traversant la gare, des nouvelles au haut-parleur : les trains ne redémarreront pas ce soir (vérification des voies et trains-test), des bâtiments publics sont ouverts pour ceux qui ne peuvent pas rentrer chez eux (écoles, mairie, etc.)
Sur le chemin, autres visions non habituelles : beaucoup de commerces sont fermés (bijouteries, magasins de vêtements,...), d'autres ferment car ils n'ont plus rien à vendre (principalement des boulangeries, des cafés), en revanche les restaurants sont tous ouverts ; ils vont sans doute faire le plein ce soir, ainsi que les hotels. Mais surprenamment, au final, la ville est vivante et beaucoup de magasins restent ouverts.
A l'appartement, j'y trouve Aurélien qui vient d'y arriver. Aurélien, au 26ième de sa tour a vraiment été bien secoué, et on se raconte nos impressions.
Bilan de notre logement : c'est comme s'il n'y avait pas eu de séisme ! Un verre s'est penché contre le mur mais n'est pas cassé, un livre en équilibre sur d'autres est tombé, et la porte coupe-feu de l'immeuble s'est enclenchée. On est soulagés d'être à l'appartement car l'immeuble est tout neuf (2009), et bas (au second étage nous en sommes au sommet), donc on s'y sent en sécurité.
La soirée, quelque peu surréelle, se déroule entre impressions mutuelles, et visionnage des informations en continu sur la catastrophe qui s'est déroulée et continue de se dérouler. Notamment les images des débris chariés par le tsunami sont vraiment choquantes et dépassent l'entendement.
Certains commentaires sont tout de même ahurissants, notamment un journaliste français qui commente les images d'une tour de Tokyo qui tangue : "par miracle l'immeuble reste debout". Evidemment, c'est fait pour !! Les constructions para-sismiques sont faites pour que l'immeuble bouge via des techniques (verrins hydroliques ou autres, couche d'isolation entre le sol et la structure, ...) qui absorbent une partie des secousses, mais que grâce à ce moyen l'immeuble ne s'écroule pas. Heureusement que les immeubles tanguent, même si c'est impressionnant !
Puis on va se coucher, un peu agités, en espérant que tout rentrera dans l'ordre rapidement.
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