Le samedi matin, dès le réveil, on se connecte pour suivre la situation du pays : vidéos de la dévastation du nord-est, vidéos prises le moment même du tremblement de terre par des gens à différents endroits du pays, premiers reportages.
Egalement, une autre grosse nouvelle, qui prendra rapidement de l'ampleur : des problèmes importants sur une centrale nucléaire, celle dont le monde entier va bientôt connaître le nom : Fukushima Dai Ichi.
Comme les soucis n'y sont pas encore très importants (enfin, ce qu'en on sait), et que les nouvelles qui prédominent sont celles des conséquences du tsunami sur les préfectures de Miyagi, Iwate et Fukushima, on décide de sortir pour tâter le terrain et voir si la vie à Tokyo rentre déjà dans la normale ou pas encore.
Et là, on est agréablement surpris : bien que le nombre de gens dans les rues soit bien plus faible qu'à l'habitude (surtout par rapport au fait qu'Omotesando est en général blindé le week-end), il y a pourtant une vraie activité humaine, et pas mal de passants qui déambulent nonchalamment. Le métro fonctionne à nouveau, et si quelques commerces sont inhabituellement fermés, ce sont notamment des magasins de vêtements. Les restaurants sont en général quasiment tous ouverts (l'occasion pour nous de découvrir une très bonne nouvelle adresse).
Une fois rentrés à l'appartement, en revanche, la quiétude de Tokyo fait place à une montée en puissance de la psychose dans notre milieu d'expatriés.
Je suis plutôt sereine, la crise nucléaire ne me fait pas plus peur que cela, et j'ai confiance dans la qualité de notre appartement à résister à un grand séisme. Mais peut-être suis-je inconsciente, naïve voire totalement irresponsable... comment savoir ?
C'est l'incertitude le pire problème : impossible de prendre sereinement des décisions en toute connaissance de cause, on en est limités à réagir à l'instinct, plus ou moins (selon les gens) pondéré par des bouts de rationnalisation tous contradictoires.
A force d'entendre un grand nombre connaissances au Japon qui s'inquiètent vraiment, qui commencent à songer à partir de Tokyo, qui relatent les commentaires entendus par bouche à oreille (via emails ou sms) de source Tepco comme quoi la situation à Fukushima est grave, la contagion s'opère au moins en partie, et on commence à verser dans l'angoisse. Cette anxiété est renforcée par cinq choses :
- être connecté en boucle sur les informations japonaises de la NHK, en anglais, créant une sorte de supplice chinois de la goutte d'eau : si on écoute en boucle on devient fou, si on n'écoute plus on a l'impression d'être déconnectés de la visibilité des événements, mais pas des phénomènes sous-jacents, ce qui est pire...
- avoir l'impression que ces informations sont très voire trop pondérées, que les officiels ne comprennent rien à ce qu'il se passe, que l'on aura des détails plus tard, qu'ils sont en permanence en train d'investiguer la situation sans que jamais ils ne puissent donner de précisions, en fait qu'ils utilisent une langue de bois énorme pour éviter d'informer la population
- à l'opposé, les médias français sont très alarmistes, un peu trop il nous semble, mais comment se faire une opinion alors qu'on a deux sons de cloches si différents !
- se rendre compte que l'on reçoit les informations par bouche à oreille 2 heures avant qu'elles ne passent aux infos !!
Ainsi, par exemple, la première explosion, on l'a sue bien avant l'entendre à la télé : pas rassurant du tout ...
- les répliques du séisme, qui se succèdent, inlassablement, mais à part deux ou trois, plutôt faibles
Au final, nos craintes nous font ressortir à 22h pour aller au combini et faire le plein de bouteilles d'eau, au cas où la situation de la centrale se dégraderait et que l'on en arrive à devoir rester confinés.
Puis on se couche en espérant que la situation aura évolué favorablement ; d'ailleurs, cela fait très bizarre d'aller se coucher, on a l'impression de déserter et de se mettre en danger rien qu'en n'étant plus face aux infos...
Alors que pourtant, s'il se passait quelque chose en pleine nuit, on ne pourrait pas faire grand chose : pas de trains, on n'a pas de voiture, où aller, le tout peut-être inutile de toutes façons s'il fallait se calfeutrer à l'intérieur.
Le dimanche, au saut du lit on se précipite sur l'ordi et les news, et elles ne sont pas bonnes : la situation à Fukushima a visiblement empiré, et c'est perceptible même sous les commentaires très neutres (voire lénifiants) des infos japonaises en anglais.
Autre vision, peu rassurante : la première voiture que l'on voit passer dans la rue est remplie à ras-bord de valises : des gens fuient Tokyo - à moins qu'ils n'aillent comme prévu en vacances (mais cette seconde possibilité est moins vraisemblable).
Une seconde fois, on ne se laisse pas démonter, et on sort manger au restaurant ; là encore, la vie semble normale, le traffic sur Omotesando est revenu à plus de 50% de la normale, tous les commerces (à de rares exceptions près) sont ouverts ; on se détend, un peu rassérénés par l'ambiance et la normalité de la vie au-dehors de notre appartement.
On est également impressionnés de la rapidité avec laquelle la vie à Tokyo a repris comme à son habitude.
Après être revenus chez nous, on passe dans un autre univers : l'enfer (relatif) de l'incertitude reprend de plus belle.
Les news sont sur une pente douce dangereuse, les collègues s'affolent et certains sont déjà partis, on entend parler de plus en plus de gens qui fuient, les explosions continuent, la radioactivité monte à Fukushima et les commentateurs soulignent qu'on en est réduits à l'espoir que le vent continue de souffler vers le Pacifique et non vers Tokyo (c'est là que l'on se rend compte de la situation : s'en remettre à la direction du vent fait très désespéré), les scientifiques annoncent que la probabilité d'un très gros tremblement de terre à Tokyo dans les jours suivants est de plus de 70%, et surtout l'ambassade de Suède et d'Allemagne (je crois) ont conseillé à leurs ressortissants de partir !
Seul point positif : les répliques ont bien diminué entre samedi et dimanche.
L'après-midi et la soirée sont assez difficiles psychologiquement : partir ou pas partir, telle est la question... si l'on part, on fuit peut-être un non-problème ce qui nous rendrait froussards et coward et serait un gâchis de temps, d'énergie voire d'argent, mais si on reste, on continuera sans cesse à se poser la question de pourquoi nous sommes les seuls à ne pas choisir la voie de la sagesse et de la précaution, ce qui est également très énergievore.
Tout cela en gardant à l'esprit que nous ne sommes pas japonais, ce n'est pas notre pays bien qu'on adore y habiter, et que de toutes les manières nous avions prévu d'en déménager à fin 2011.
Malgré tout, je reste relativement peu stressée et non désireuse de quitter les lieux (pour le moment).
A 18h15, accélération subite par la voix du message de l'ambassade de France au Japon qui demande aux ressortissants n'ayant pas obligation de rester à Tokyo de s'éloigner de la capitale pour quelques jours. Ce message, on l'accueille de trois façons concomittantes :
- c'est seulement maintenant qu'ils conseillent de partir ?!, à 18h soit trop tard pour prendre un avion ou un train aujourd'hui, rendant le passage de la nuit assez flippant
- on a l'impression qu'ils essaient de se couvrir (pour qu'on ne puisse pas leur reprocher de ne pas avoir prévenu), en demandant de partir à ceux qui n'ont pas d'obligation, mais à quel niveau d'obligation ? ce n'est pas très clair...
- on se voit mal rester dorénavant à Tokyo, étant français on aurait l'impression de se mettre en danger, la vie est trop précieuse pour ne pas suivre les conseils/demandes de l'ambassade, et pour tout dire on est soulagé de pouvoir se cacher derrière cet argument
Entre 19h et 23h, on argumente pour savoir que faire, au sein du couple et avec des amis : que faire, partir ou pas, où, si oui, il faut le faire le plus rapidement possible avant que la situation n'empire et que les moyens de quitter Tokyo ne soient saturés (si 35 millions de tokyoïtes décident de s'en aller, ce sera un incroyable chaos), oui mais on ne peut pas partir sans savoir ce que nos managers nous demandent de faire, oui mais non, car on est français avant d'être employés, etc etc, en boucle à l'infini.
Tout cela finit un peu par taper sur les nerfs, sur fond de NHK-world de "rien de grave pour le moment, des investigations sont en cours, etc." en totale opposition des médias français qui évoquent un nouveau Chernobyl.
C'est déjà couchés, vers minuit, que les choses se décident finalement : l'équipe d'Aurélien part sur Hong-Kong pour travailler de là-bas le temps que la situation redevienne sous contrôle, donc je me greffe là-dessus (je pourrai aussi travailler de nos bureaux de HK), et à minuit quinze on a nos billets pour Hong-Kong, départ le lendemain vers 16h.
C'est ainsi un peu rassurés, les décisions enfin prises, ne nous restant plus qu'à tuer le temps quelques heures (en espérant que rien ne pète d'ici-là, ni que le Big One ne surgisse à l'improviste) que l'on se couche.
Au final, ce week-end fut complètement surréaliste : passant d'un environnement stable et normal à l'extérieur, à un univers psychosant chez nous, passant le temps à écouter des news contradictoires (JP vs. FR) et spéculant sur ce qu'on en entend, écoutant cinquante fois les mêmes discours, râlant parce que c'est toujours la même chose (NHK-world passait pas mal de choses plusieurs fois) et que ça évolue peu, mais tendant néanmoins l'oreille à chaque changement de reportage ou émission.
Comme a dit Jim (je lis et commente dans le désordre), un compte-rendu qui ouvre les yeux. Merci pour ça!
RépondreSupprimerQuelles nouvelles de Fukushima, aujourd'hui?
A priori ils poursuivent les travaux d'isolement et de décontamination, le tout dans une mauvaise foi totale de Tepco, qui est pas super content d'avoir dû coopérer avec des boîtes étrangères...
RépondreSupprimerCeci, vu qu'à HK beaucoup de légumes viennent du Japon, je continue à faire gaffe à ce que j'achète... (entre Fukushima et les non-normes chinoises, mon coeur balance...)
Thanks again pour les infos!
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